Entretien de S.E. Cheikh Meshal Bin Hamad Al Thani, l’ambassadeur de l’Etat du Qatar en France

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International  |  29 novembre 2015

L’ambassadeur du Qatar en France: »Les musulmans sont les premières victimes de Daech »

INTERVIEW – Meshal Bin Hamad Al-Thani est ambassadeur du Qatar en France. Deux semaines après les attentats de Paris et alors que la France resserre les liens avec ses alliés pour intensifier la guerre contre Daech, l’Emirat du Golfe* veut afficher son soutien à la coalition antiterroriste.

La visite du Premier ministre du Qatar en France le 15 novembre était prévue de longue date mais elle a été maintenue au lendemain des attentats de Paris. Était-ce une façon pour votre pays d’envoyer un message?

C’est la première fois que je m’adresse à un média français depuis que je suis en poste et je veux en profiter pour adresser toutes nos condoléances au peuple français et aux familles des victimes. Nous sommes un allié de la France pour combattre le terrorisme.

Pourtant, au dernier G20, qui s’est tenu en Turquie il y a quinze jours, un rapport a été publié sur la liste des pays qui ont obtenu des résultats dans la lutte contre le financement du terrorisme. Le Qatar n’y figure pas. Pourquoi?
Notre combat dans ce domaine est ancien mais la dernière initiative que le Qatar a prise date de l’an dernier, en 2014, avec une loi interdisant d’envoyer des fonds à des organisations humanitaires à l’étranger suspectées de financer le terrorisme. Nous avons aussi promulgué une loi qui interdit d’utiliser les réseaux sociaux sur Internet pour financer des activités suspectes. Nous avons ainsi fermé cette année le site Madad Ahl Al-Sham, qui servait à financer des factions extrémistes en Syrie. Nous sommes donc déterminés à combattre Daech et à combler les lacunes qui ont pu exister par le passé. En interne, nous avons également restructuré notre agence antiterroriste.

«A chaque fois que nous arrêtons un individu ou que l’on met fin à des activités suspectes, les terroristes trouvent d’autres moyens pour contourner les dispositifs mis en place»

Le département d’État américain, bien qu’il reconnaisse ces efforts, estime que ce n’est pas suffisant et le département du Trésor américain, qui surveille le financement du terrorisme, a publié en 2013 et 2014 les noms de citoyens qataris désignés comme terroristes. Prenons le cas d’Abdulrahman Al-Nuaimi, un universitaire qui a levé des millions de dollars pour Al-Qaida et pour certaines de ses filiales. Où est-il aujourd’hui, en prison, sous surveillance?
Si jamais des documents officiels américains impliquent cette personne et que les Etats-Unis nous en font la demande, nous prendrions toutes les mesures concrètes pour enquêter et agir car le Qatar ne tolérerait pas que l’on laisse en liberté des individus qui financent le terrorisme. Combattre le terrorisme est un effort de longue haleine. À chaque fois que nous arrêtons un individu ou que l’on met fin à des activités suspectes, les terroristes trouvent d’autres moyens pour contourner les dispositifs mis en place. Et cela risque de continuer tant que nous n’aurons pas traité le mal à la racine, c’est-à-dire tant que nous n’aurons pas trouvé de solution à la crise en Syrie.

L’an dernier, l’émir du Qatar a donné une interview à CNN au cours de laquelle il a déclaré qu’il était contre le terrorisme mais que tout dépendait de ce qu’on désigne par « terrorisme ». Est-ce que vous estimez, par exemple, que Jabhat Al-Nosra en Syrie est une organisation terroriste?
Oui, c’est une organisation terroriste et nous ne la soutenons pas.

Qu’en est-il d’Ahrar Al-Sham (l’Armée de la conquête) dont on dit qu’elle est financée et armée par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar et qui combat parfois aux côtés de Jabhat Al-Nosra en Syrie…
Ahrar Al-Sham est une organisation de combattants syriens qui vise à obtenir le départ de Bachar El-Assad et à instaurer un gouvernement démocratique. La situation est compliquée en Syrie. Les Syriens se battent sur plusieurs fronts à la fois. Contre le régime, contre Daech ou d’autres milices alliées au régime. Et il arrive qu’Ahrar Al-Sham et Jabhat Al- Nosra combattent parfois ensemble pour allier leurs forces dans des batailles communes.

Le Qatar fait partie de la coalition contre Daech. Avec des moyens militaires?
Le commandement de cette coalition militaire dirigée par les Etats-Unis est situé sur le sol qatari. Nous avons des moyens militaires qui sont mis à sa disposition si elle nous en fait la demande. En ce qui concerne le soutien à l’opposition syrienne, nous intervenons politiquement et logistiquement pour qu’elle puisse se défendre dans le cadre de ce qui est décidé par le groupe des Amis de la Syrie.

Que pensez-vous des discussions qui ont repris à Vienne sur l’avenir politique de la Syrie?
Nous pensons que le fameux texte de Genève qui prévoit le départ de Bachar doit s’appliquer et que seuls les éléments du régime n’ayant pas de sang sur les mains, n’ayant pas participé au massacre de près de 300.000 Syriens puissent s’asseoir avec les représentants de l’opposition pour organiser cette transition.

«La Russie est l’amie du monde arabe mais elle ne peut faire partie de cette coalition unie que si elle cible uniquement Daech»

Le président François Hollande essaie de mettre sur pied une coalition exclusivement dédiée à la lutte contre Daech. Y êtes-vous favorable?
C’est une grande idée. Nous considérons que Daech est une menace pour le monde entier, y compris pour nous, les musulmans. N’oubliez pas que les musulmans sont les premières victimes de Daech. La Russie est l’amie du monde arabe mais elle ne peut faire partie de cette coalition unie que si elle cible uniquement Daech.

Trouvez-vous normal qu’au lendemain des attaques en Turquie, en Égypte et à Paris, Fayçal Al-Kacim, un commentateur vedette de la chaîne qatarie Al-Jazeera, se soit demandé « à qui profite le crime »?
Le Qatar a condamné tous ces attentats et nous savons que Daech les a commandités. Mais Al-Jazeera ne parle pas au nom du Qatar et, même si son siège social se trouve à Doha, cette chaîne, à l’instar de la BBC et de France 24, est un média indépendant qui ne représente pas les positions du gouvernement qatari.

Depuis l’instauration de l’état d’urgence en France, le gouvernement a fait fermer des mosquées et placé sous surveillance des imams jugés trop favorables aux thèses salafistes et radicales. C’est une bonne chose, selon vous?
Au Qatar, nous soutenons une interprétation modérée de l’islam parce que l’islam est une religion pacifique mais certains imams, pas seulement chez vous, ont des vues extrémistes.

Le Qatar finance-t-il des mosquées ou des organisations musulmanes en France?
Contrairement aux rumeurs et aux accusations de toutes sortes, pas une seule. Le Qatar ne souhaite pas s’ingérer dans les affaires intérieures françaises ni dans ce débat sur l’islam de France.

* Le fonds souverain Qatar Holding est actionnaire du groupe Lagardère, propriétaire du JDD.

François Clemenceau – Le Journal du Dimanche